Note de présentation

Durant presque deux ans, entre le printemps 2015 et l’hiver 2016, notre caméra s’est posée à Saint-Denis, au milieu du boulevard Marcel Sembat, dans les anciens locaux de l’Assurance-maladie, squattés et transformés en centre social – et en foyer d’urgence – par un collectif de mal-logés.

Soucieuse de récupérer son bien, la Fédération française de triathlon, actuel propriétaire du bâtiment, convie régulièrement ses nouveaux occupants au tribunal. Pendant ce temps, du sous-sol aux étages, des dortoirs ont été improvisés et des cloisons bricolées. Pas moins de trente personnes habitent cette bâtisserebaptisée Attiéké – qui fourmille du matin au soir avec son lot de cuisines fumantes et de salons bruyants. Au rez-de-chaussée un espace dit « politique » est animé par des militants et des soutiens venus de l’extérieur. Il ouvre ses portes à heures fixes tout au long de la semaine sur le quartier et la ville pour des permanences d’entraide sur les questions de papiers et de logement, pour une permanence d’écrivain public, un atelier de français, un centre de loisirs, un atelier de réparation de vélos ainsi que de nombreux évènements.

L’Attiéké est un véritable radeau voguant dans une ville de banlieue parisienne en pleine rénovation urbaine, qui au-delà de tenir tête à une fédération sportive, fait la nique aux promoteurs immobiliers, aux marchands de sommeil et taquine la mairie communiste de Saint Denis. Étudiants précaires, travailleurs et chômeurs avec ou sans papiers, réfugiés et exilés, tous ont pris acte du déni qui pèse sur eux et s’organisent dans cette bâtisse atypique, colorée et imposante. L’Attiéké est un carrefour où s’esquisse le portrait d’une frange invisible de la société, sans cesse dénigrée ou ignorée.

Cependant, sur cet improbable rafiot cohabitent des mondes qui ne se croisent parfois qu’une fois par semaine, lors des assemblées générales du dimanche. L’Attiéké met au jour certaines des contradictions du « milieu militant » et permet de voir s’incarner le hiatus entre ceux dont l’engagement est dicté par les conditions directes d’existence, et ceux dont il est fruit d’un certain cheminement intellectuel, voir parfois d’une inconsciente charité.

Derrière la lutte pour la réquisition du bâtiment et pour la régularisation de ses habitants, derrière la peur de l’expulsion et les convocations au tribunal, il y a une vie quotidienne plus banale qui s’éloigne parfois radicalement des grands slogans trop facilement clamés. Pour Natacha, la seule femme de l’équipage, l’expérience du squat touche à sa fin. Pour cause : elle aimerait terminer sa formation, avoir son permis de conduire et trouver un appartement. Être capable, comme les autres jeunes, de garantir son autonomie pour pouvoir, elle aussi, s’investir dans une association. Selon Darius, l’espiègle gardien de l’Attiéké au visage de chérubin, ce constat est doublé de celui de l’insalubrité, déteignant sur le moral des habitants. Malgré les petits boulots qui l’épuisent, il garde l’énergie pour papillonner dans tous le bâtiment, qui se révèle être sa petite cour de récréation. A côté de ses éclats de joie spontanés, il y a Kanté, le grand costaud aux cheveux tressés, bien plus calme et mesuré. Ils forment malgré eux un duo burlesque et attendrissant. L’un est enraciné dans la communauté africaine du premier étage, l’autre est un orphelin solitaire, issu d’une famille gitane de Roumanie. L’un est doux et patient, l’autre hilare et survolté. Cependant, tous sont farouchement impliqué dans les différentes luttes que mène le collectif pour l’Attiéké et sont soulagés, et fiers, d’avoir pu trouver dans cette galère de nombreux amis et confidents, qui parfois se substituent à une famille très éloignée ou simplement absente.

Dans ce bâtiment cohabitent des mondes qui ne se croisent que lors des assemblées générales du dimanche. L’Attiéké met au jour les contradictions du « milieu militant » et permet de voir s’incarner le hiatus entre ceux dont l’engagement est dicté par les conditions d’existence, et ceux dont il est fruit d’un certain cheminement intellectuel, voire même parfois d’une inconsciente charité. Certains militants et militantes investis dans le centre social, malgré toute leur bonne volonté, ne partagent pas les difficultés de leurs camarades qui habitent le lieu, dans des conditions extrêmement précaires. Souvent issus de la classe moyenne et diplômés d’études supérieures, ils occupent une position de « privilégiés ». Quant aux habitants, ils éprouvent des difficultés liées à leurs condition d’étranger, n’ont pas le même niveau d’instruction, sont souvent sans emploi, majoritairement célibataires et éloignés de leurs familles. Ces décalages s’expriment jusque dans l’assemblée générale, où la redistribution de la parole révèle de surcroit l’inégalité face au langage : quand les uns se débrouillent avec un français sommaire, voire balbutiant, d’autres surenchérissent dans un jargon codifié, pleins de sigles et de références. Malgré l’entente de façade, il y a souvent des incompréhensions réciproques, maquillées de bonne conscience. En effet,  pourquoi ce sont souvent les « non-habitants» qui prennent les initiatives et parlent le plus ? Comment atteindre les objectifs de régularisation des sans-papiers et de réquisition des logements vides quand si peu d’habitants se sentent vraiment investis ? Pourquoi certains militants ont claqué la porte en même temps que certains habitants boudent l’assemblée générale ?

Au-delà du témoignage d’une simple expérience de lutte politique, « Attiéké All Stars » nous plongera au sein d’une famille hétéroclite, traversée par de salutaires contradictions. Embarquer avec cet équipage complexe et fascinant, dont le destin et la cohésion sont aujourd’hui incertains, c’est ouvrir un livre de parcours odyséens et faire route avec une véritable communauté de tendresse.